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Sereines sirènes, par David Sanson


1 – Zones sensibles

On a tous quelque trace en nous d’une sonnerie. Non seulement parce que celles-ci saturent aujourd’hui de leurs cris numériques – les pépiements, piaillements, piaulements, miaulements, ululements, hurlements, aboiements, braiements, barrissements, les feulements et les brâmes des téléphones cellulaires, klaxons et autres alarmes, composant tout un bestaire urbain, le plus souvent conjugué au présent de l’agressif – un monde contemporain dont elles ne semblent avoir pour effet que d’attiser le sentiment de précipitation permanente. Non seulement parce que de l’école à l’usine, du bureau à la rue, de la rue à la maison, de la maternité à la réanimation, ces indicatifs impératifs – les bip, les tuut, les dong – orchestrent, inflexibles, les étapes de nos existences, ne se contentant plus aujourd’hui de rythmer le temps, mais semblant souvent même l’accélérer – l’emballer, le conditionner (1). Sans parler de la sirène de la protection civile qui, chaque premier mercredi du mois, vient sonner midi dans l’Hexagone. Non, les sonneries auxquelles je pense restent profondément attachées à nos premiers souvenirs scolaires – qui font partie, pour la plupart d’entre nous, des premiers souvenirs tout court: ces signaux (parfois libérateurs) venant brutalement déchirer la somnolence des couloirs, la solitude des salles de classe et les tympans des élèves (comme des professeurs), envahir le silence sonore des préaux, souvent suivis – lorsqu’on les entend de l’extérieur, en passant anonyme, de derrière les hauts murs d’un établissement scolaire – d’une volée de cris, de cavalcades éperdues, ces signaux réveillent et aiguisent, à y repenser, tout un monde de décors enfouis et d’impressions enfuies. Scansions de nos enfances, ils touchent à l’une de nos régions les plus intimes.
C’est dire l’importance de ce qui se joue derrière le projet Carillons initié en 2008 et mis en œuvre en 2013 au collège Châteaudun de Belfort par le musicien Sébastien Roux et le designer Olivier Vadrot. Substituer «au signal court et standardisé de la sonnerie une composition [un ensemble?] de séquences sonores complexes [52 enceintes et 45 sonneries pour l'ensemble du collège] utilisant des voix, des sons enregistrés et électroniques qui varient tout au long de la journée», c’est désamorcer le caractère d’urgence – une urgence que les enfants auront largement l’occasion d’expérimenter hors de l’enceinte du collège, quand ils seront «grands» – souvent associé à cette sonnerie dont, à force de l’entendre à longueur de journée, on oublierait presque la brutalité, la teneur en pollution sonore. Enrichir, au lieu de conditionner. L’enjeu de Carillons n’est pas seulement intime, ni uniquement artistique: il est à la fois intime et artistique, c’est-à-dire social.

2 – Nouvelle sérénité

«Au départ, les élèves n’étaient pas convaincus, beaucoup de professeurs non plus.» On est à Belfort, au collège Châteaudun. Voilà bien longtemps que l’on n’avait pas mis les pieds au collège. Rien finalement n’a vraiment changé. Silence sonore des préaux, somnolence des couloirs, solitude des salles de classe, tout un monde lointain de décors et d’impressions ensevelis. Tout au plus remarque-t-on, au détour de l’un desdits couloirs, un caisson de bois fixé au mur, en surplomb, qui pourrait évoquer un abri à oiseaux. On regarde tourner l’heure, attendant la fin des cours, en repensant à son enfance, mais aussi à ce que Jean-Louis Andréotti, le proviseur de l’établissement, nous racontait à notre arrivée: la difficulté, donc, de convaincre tous les interlocuteurs de la pertinence et de la qualité du projet Carillons, mais aussi la violence de la sonnerie – criarde, agressive, intempestive, interminable – qui, jusque-là, scandait la vie du collège, produisant immanquablement sur celui qui avait le malheur de se trouver près d’un timbre émetteur, lorsqu’elle se déclenchait, un choc, une attaque.
Et puis soudain on entend se lever, comme un soleil ou une houle, un murmure qui peu à peu s’amplifie: des sons de voix, des bribes de guitares, des bris numériques sourdent et s’enchevêtrent, un souffle de poésie inattendu emplit délicatement l’établissement, puis s’évanouit, avalé par le brouhaha ambiant, volée de cris, cavalcades moins éperdues que dans notre souvenir. C’est la récréation. Inépuisable spectacle que celui d’une cour de collège, du manège incessant des groupes et des grappes d’enfants, théâtral autant que chorégraphique. On s’approche de certains de ces collégiens qui nous observent comme si l’on était une bête curieuse, on entreprend, avec plus ou moins de succès, de les interroger sur ces Carillons qui, depuis quelques mois à peine, substituant au mécanisme archaïque de l’ancienne sonnerie une délicate palette d’échos et de nuances, se sont immiscés au cœur de leur quotidien. On regagne ensuite sa place de bête curieuse, on reprend son observation des mœurs et des coutumes de la préadolescence contemporaine. Jusqu’à ce que d’un coin éloigné de la cour, on entende peu à peu émerger de nouveaux accords de guitares, auxquels répondent, en un autre point, d’autres sons qui s’échappent de ce que l’on avait pris tout à l’heure pour un abri à oiseaux, et qui est en fait, dissimulée dans un coffrage de bois, l’une des 52 enceintes susmentionnées. Étrange impression que de croire entendre les miniatures de l’album Songs de Sébastien Roux résonner dans «l’espace public». On a à peine le temps de comprendre ce dont il s’agit – de se rappeler ce que nous disait Sébastien: «L’aspect le plus terrible, avec la sonnerie précédente, n’était pas tant son niveau sonore que le fait qu’elle se déclenche brutalement, sans transition. C’est pourquoi j’ai cherché à créer quelque chose qui ne vienne pas s’imposer, comme des apparitions/disparitions… Une sonnerie, c’est aussi un appel», se référant à un disque de la collection Ocora de Radio France documentant les Paysages musicaux de Suisse, et notamment les jeux d’appels et de réponses que les bergers se lancent d’une vallée à l’autre: déjà les collégiens se sont placés en rangs, rendus à la douce injonction de mettre un terme à leurs palabres et à leurs jeux. La musique pas à pas s’évanouit. Fin de la récré.
Peut-être n’étaient-ils pas tous convaincus au départ. Toujours est-il qu’à quelques irréductibles près, les enfants comme les enseignants ont rapidement adopté ces Carillons qui apportent un peu de sel à leur quotidien. Rapidement, ou plutôt naturellement. Car ces sonneries, qui varient suivant l’endroit où l’on se trouve (cour ou salle de classe – seules quelques rares enceintes sont placées dans les couloirs) et la matière enseignée (mathématiques, français, langues vivantes, sciences physiques et naturelles, etc.), s’avèrent à l’usage nettement plus humaines que celle qui prévalait jusque-là. Intrusive et indélicate, cette dernière était finalement malpolie: arrivant sans crier gare, dépourvue de nuances, elle coupait la parole et rudoyait l’oreille. Intarissable d’éloges sur le projet Carillons, Madame Barreau, la professeur d’arts plastiques «historique» du collège Châteaudun, évoque «un climat d’apaisement»: «Autrefois, la sonnerie était stridente, violente. Les élèves partaient brusquement, en criant. Aujourd’hui, avec ces sons qui montent progressivement, ils prennent le temps de préparer leurs affaires calmement, sereinement… Ça change la vie.» Ce qui se joue ici est bien aussi de l’ordre de la politesse, de l’attention – ce que l’on appelle l’éducation.

3 – Brèves histoires de temps

Sonnerie? signal? sirène? alarme? Musicalement aussi, tous ces sons ont une histoire, depuis qu’au tournant des XIIIe et XIVe siècles sans doute, l’invention des premiers mécanismes horlogers (destinés, dans les monastères, à produire une sonnerie annonçant les prières nocturnes) est venue instaurer une nouvelle conception du temps – désormais non plus perçu comme continu, mais «découpé en une suite de micro-événements successifs, parfaitement identiques et reproductibles» (2). Quatre cents ans plus tard, Marin Marais en tirera, en 1732, l’une de ses œuvres les plus fameuses, Sonnerie de Sainte Geneviève du Mont-de-Paris. Surtout, dans les premières décennies du XXe siècle, sonneries et sirènes, symboles de la frénésie urbaine contemporaine, s’invitent au cœur des avant-gardes: chez les futuristes (dans le fameux manifeste publié en 1913 par Luigi Russolo, L’Art des bruits) et chez les dadaïstes; dans le Ballet mécanique de George Antheil (1924) comme aux Amériques d’Edgar Varèse (1926)… Pour être passionnante, cette histoire des bruits, qui a fait l’objet d’innombrables études par ailleurs, nous intéresse d’autant moins ici qu’elle semble avoir peu influé sur le travail de Sébastien Roux. Outre les appels des bergers suisses, celui-ci préfère se référer au travail de l’artiste sonore Dominique Petitgand, et en particulier à ses Dix petites compositions familiales, suite de miniatures mêlant bribes de conversations enregistrées et boucles minimalistes, publié en 1996 dans la collection «Cinéma pour l’oreille» du label Metamkine. Ou encore à l’ancien générique du défunt Atelier de création radiophonique de France Culture…
Ainsi, plus que la dimension bruitiste, c’est surtout une préoccupation narrative, dramaturgique, proche justement de l’art radiophonique, voire d’un «cinéma pour l’oreille», qui semble avoir prévalu pour ces Carillons. Un carillon, c’est d’abord un instrument de musique, formé de cloches accordées à des fréquences différentes (le plus grand de France, comportant 70 cloches, se trouve au Château des Ducs de Savoie, à Chambéry). Au pluriel, on obtient donc un «méta-instrument» – un ensemble d’instruments, une polyphonie de sonorités carillonnantes. Avec le concours précieux de la société Bodet, spécialisée depuis 1868 dans «la mesure du temps», Sébastien Roux a ainsi conçu une vaste palette de «couleurs» de sonneries, couleurs dont la présence de voix de toutes origines et d’accents de toutes sortes renforce encore la gamme de nuances, en même temps qu’elle leur insuffle un côté rythmique. «Il s’agissait de tirer parti de l’acoustique de l’espace, notamment la cour de récréation (où les guitares jouent avec les résonances, les échos, où les sons se déplacent en une sorte de carillon géant). Il était important également de faire intervenir des voix avec des accents – souvent, en France, on n’ose pas prendre la parole en cours de langue, de peur de ne pas avoir le bon accent…» Dans ce processus, le sens est aussi important que le son: il s’agit aussi, incidemment, de continuer d’«enrichir» les élèves, les matériaux utilisés pour chaque sonnerie – textes, langues, sons – ayant été puisés dans les programmes des matières correspondant à la salle où celle-ci est diffusée. Aussi ces miniatures, loin de les interrompre, viennent-elles prolonger, poétiquement, sensationnellement, le propos des enseignements, le faire durer et résonner comme un écho… Vaste environnement sonore, Carillons renvoie également à l’idée de «musique d’ameublement» professée par Erik Satie – et à son prolongement de la fin du XXe siècle: la musique ambient inventée par Brian Eno à travers quelques disques fondateurs, à commencer par Music for Airports (qui, en 1978, vint montrer que la musique dans les aéroports n’avait pas forcément vocation à être ennuyeuse).
Ainsi ce qui se joue ici, enfin, est-ce également la question de l’éducation musicale. À l’heure où leurs tympans se trouvent violemment mis à mal – que ce soit par les niveaux de compression de plus en plus iniques atteint dans la production comme dans la diffusion (sur Internet, généralement) de la musique formatée pour la consommation courante ou par la piètre qualité des équipements utilisés (ces casques bon marché qui accentuent encore le niveau de compression en question) –, il est urgent de donner aux jeunes générations l’occasion d’entendre autre chose, et d’écouter autrement.
Les Carillons de Sébastien Roux, ces (presque) chansons (presque) sans musique, qui tiennent de l'anti-sèche autant que de la ritournelle (on peut incidemment y entendre, voire y apprendre, la liste des des gaz rares, le chiffre PI égrené en plusieurs langues, les titres de quelques grandes symphonies, ou encore la liste des couleurs de peintures à l'huile), invitent les usagers du collège, les élèves comme les adultes, à exercer leur musicalité et leur inventivité, à dégourdir leur oreille; à celle-ci, ils offrent de fouler d’autres territoires sonores, de se familiariser avec eux, d’être à la fois attentive et active. C’est à chacun qu’il appartient de faire le lien entre tous ces appels, d’en retenir ce qu’il veut, de solfier lui-même ces objets sonores, de parachever la trame polyphonique des appels épars. Chacun est libre de leur donner une vie hors des enceintes. Toutes les enceintes.

3 bis – La pièce manquante

(Il manque encore toutefois à ces Carillons leur pièce-maîtresse, leur charpente: ce «cabinet sonore» dont le projet initial prévoit l’installation au CDI du collège, et qui aurait vocation a circuler dans les autres établissements scolaires de la région. Un cabinet qui désigne autant une «pièce» qu'un meuble: dans le prolongement de son Kiosque électronique ou de l'installation Précisions sur les vagues, conçue pour Sébastien Roux et Célia Houdart, Olivier Vadrot a imaginé ici une nouvelle mini-architecture contenant un dispositif sonore réduit à son plus simple appareil, «un espace architectural à l'échelle d'un meuble», dit-il, structure de bois dont le minimalisme fonctionnel rappelle celui du mobilier scolaire du siècle dernier. Comme une boîte qui en s'ouvrant, découvrirait, fixés l'un à l'autre par une charnière, d'un côté un bureau, de l'autre, un banc. Sur le second, l'écolier désireux de s'isoler du monde extérieur serait libre de venir s'asseoir, et il lui suffirait de presser sur l'unique bouton équipant le bureau pour transformer cet espace réduit en une place de village, un lieu de rencontre. 365 [pardon: 366] enregistrements, d’une durée variant entre 15 secondes et 40 minutes, sont en effet entreposés: extraits de plusieurs centaines de journaux intimes, scandant l'année en traversant les époques et les continents – d’un journal japonais de l’an mil au Journal de l'an 2000 d'Arnaud Viviant, en passant par Kafka, Gide ou Mario Rigoni Stern –, ils ont été choisis dans un souci de brasser les points de vues [les écrivains y voisinent avec les peintres, les figures politiques ou… les aviateurs] et de privilégier les journaux «de jeunesse» [celui de Dali, par exemple, dans lequel il relate ses années d'écolier]. En pressant sur ce bouton, donc, l'enfant déclenchera l'extrait correspondant à la date du jour. Il pourra aussi, à défaut d'écouter le futur [les enregistrements des jours qui suivent], faire redéfiler le passé [les journaux des quelques jours précédents]… Autant de mondes en accès libre: un véritable cabinet de curiosité.)

4 – De l’ameublement du territoire

On parlait à l’instant de la musique d’ameublement. Dans le cas de Carillons, on serait tenté de substituer, à ce que l'on appelle l'«aménagement du territoire», ce que l'on pourrait qualifier d'«ameublement du territoire». Non pas au sens de meubler, comme on meublerait une maison (même si, dans ce cas précis, la référence, dans la facture des enceintes, aux horloges comtoises – qui, pendant des générations, rythmèrent le temps dans presque toutes les fermes de France – invite aussi à cela: comme si le collège, c’était déjà la maison) ou un emploi du temps. Mais plutôt au sens d’ameublir: rendre plus meuble, plus souple, détendre des esprits trop souvent paralysés par la certitude, tendus par la compétition. Mettre à bas les clivages, labourer, semer, cultiver. La question de la signalétique concerne aussi le domaine du sonore. Les compositeurs électroacoustiques du Groupe de Recherche Musicales n’ont-ils pas livré des indicatifs pour l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle ou pour la RATP?
Carillons, c’est un peu comme l’enseignement du yoga aux enfants: on espère de tout cœur que cette initiative sera amenée à faire école. On parlait plus haut d’attention, et on y revient toujours: n’est-ce pas en effet le but premier de l’éducation que de transmettre, avant même des savoirs prédigérés, prêts à consommer, une aptitude à l’écoute? La bataille se joue aussi au niveau de ces zones de plus en plus sensibles que sont les territoires de l’oreille.

En rentrant de Belfort, on se plaît à rêver de sonneries qui resteraient en tête, que tous – du moins les élèves, professeurs et autres usagers du lieu – puissent (se) fredonner comme on le fait de ces musiques d’ascenseur qui engorgent l’espace contemporain – des couloirs du métro aux allées des supermarchés, des halls de gare aux salles d’attente, des restaurants aux fast-foods, sauf que là, ces mélodies ne seraient donc connues que des seuls usagers, tissant entre eux une sorte de familiarité supplémentaire, «comme un code, un signe de reconnaissance» (Olivier Vadrot) –, comme n’importe quelle scie de Rihanna ou de Johnny. «Quelque trace / d’une sonnerie…».

Février 2016

(1) À ce sujet, on recommande l’écoute de Le Bip — Le son du siècle, pièce radiophonique composée par Guillaume Ollendorff pour http://arteradio.com/. Où l’on apprend notamment qu’oboedio, le verbe latin dont provient le verbe «obéir», est dérivé du préfixe audio, et signifiait à l’origine «écouter», «prêter l’oreille à».

(2) Joëlle-Elmyre Doussot: «Temps mesuré et temps musical», article publié sur le blog: http://papiersuniversitaires.wordpress.com





Vue du bâtiment principal du Collège Chateaudun à Belfort. L’établissement rassemble 16 classes et 395 élèves (chiffres 2015).





Prototype réalisé pour validation du projet, 2011





Les enceintes installées dans les différentes salles de classe du collège Chateaudun




Portrait du compositeur George Antheil avec certains instruments conçus pour son Ballet mécanique, tels que l’hélice d’avion et les carillons électriques (performance au Carnegie Hall à New York City en 1927)





Vue de la scierie de Buc, située à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Belfort. Cette scierie a fournit le bois de frêne nécessaire pour la fabrication des enceintes.






M. Stehlin, agent technique du collège et menuisier de formation, a réalisé les enceintes dans son atelier et sous le regard des enfants.





Recherche de texte pour la sonnerie d’une salle de chimie et sciences physiques





La cabine d’écoute Nikki est disponible en prêt pour les collèges du Territoire de Belfort auprès de l’Espace multimedia Gantner à Bourogne (90).





L’intérieur d’une maison comtoise avec son horloge comtoise typique. Musée des maisons comtoises de Nancray, Doubs